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Cocteau et la musique
Présentation et discographie, février 2014

Présentation et discographie proposée à l’occasion de la conférence :

Jean Cocteau et la Grande Guerre
par Colette Piat

samedi 1er février - Auditorium de la Médiathèque à 15h00

Si Jean Cocteau fut sans doute "un enfant terrible", il révéla, à l’aube de la Grande Guerre, un génie fabuleux, doublé à l’époque d’une animosité envers l’Allemagne et un désir d’action militaire, qu’on imagine peu aujourd’hui. Mais l’ambiance qui régnait en Europe était à cet instant enfiévrée et haineuse. Jean Cocteau a pressenti la guerre dès 1913 et ne craignit pas de manifester ses pressentiments par ses écrits et ses dessins ; lorsque le conflit éclata, il tenta toutes les imprudences effectuant notamment des acrobaties aériennes avec Roland Garros. Bien sûr la passion ne fut pas absente, la rencontre du jeune écrivain Radiguet en fut un douloureux exemple.

Cocteau et la musique


Une collaboration fructueuse avec les musiciens de son époque

Avant tout, le nom de Cocteau est lié à celui d’Erik Satie et au groupe des Six.

Dans le "Coq et l’Arlequin" (1918), il fait le procès de l’impressionnisme musical, prônant le retour à la simplicité, glorifiant l’esthétique du cirque et du music-hall exaltant aussi bien la concision et la netteté du langage de Satie que le tumulte organisé du "Sacre du printemps" de Stravinsky.

Dans "Carte blanche" (1920), il rend compte, à sa manière, brillante et cursive, des activités des musiciens du groupe des Six, lesquels (Louis Durey excepté) collaborent à la mise en musique de son texte, les "Mariés de la tour Eiffel" (1921).

Pour Erik Satie, Jean Cocteau écrit l’argument du ballet "Parade" (1917) et un livret d’opéra-comique, "Paul et Virginie", qui, du côté du musicien, demeura à l’état de projet.

Pour Darius Milhaud, il écrit les arguments du "Bœuf sur le toit" (1920) et du "Train bleu" (1924), et le livret du "Pauvre Matelot" (1926).

Francis Poulenc met en musique la "Voix humaine" (1958) et la "Dame de Monte-Carlo" (1961). Arthur Honegger, qui en avait d’abord écrit la musique de scène (1922), compose en 1927 sur "l’Antigone" de Cocteau son meilleur ouvrage lyrique. Pour Georges Auric, Jean Cocteau écrit l’argument du ballet "Phèdre" (1950). Il lui demande la musique de ses films les plus importants : le "Sang d’un poète" (1930), "l’ ?ternel Retour" (1943), la "Belle et la Bête" (1945), "l’Aigle à deux têtes" (1947), les "Parents terribles" (1948), "Orphée" (1949).

Un talent protéiforme

Avant tout soucieux du spectacle, Cocteau suit avec passion l’évolution du ballet, collaborant avec Serge de Diaghilev (Parade, le Train bleu), avec Serge Lifar (Phèdre), avec Roland Petit (le Jeune Homme et la Mort). Il ne se contente pas de fournir aux musiciens des livrets d’opéras et des arguments de ballets.

Il met lui-même en scène les "Mariés de la tour Eiffel", le "Pauvre Matelot", "Antigone", "Œdipus rex", la "Voix humaine".

Il tient le rôle du récitant dans "l’Histoire du soldat" de Stravinsky. En 1962, il dessine des décors pour "Pelléas et Mélisande".

Principaux écrits sur la musique :

le Coq et l’Arlequin (1918) ; Carte blanche (1920) ; Fragments d’une conférence sur Satie (Revue musicale, mars 1924).

Livrets :

Paul et Virginie (livret d’opéra-comique, en collaboration avec R. Radiguet, 1920) ; les Mariés de la tour Eiffel (spectacle, musique de G. Auric, A. Honegger, D._Milhaud, F. Poulenc, G. Tailleferre, 1921) ; le Pauvre Matelot (complainte en 3 actes, musique de D. Milhaud, 1926) ; Œdipus rex (opéra-oratorio, musique de I._Stravinsky, 1927) ; Cantate (musique de I. Markevitch, 1930) ; Patmos (musique de Y. Claoué, 1962).

Arguments de ballet :

Le Dieu bleu (en collaboration avec F. de Madrazo, musique de R. Hahn, 1912) ; Parade (musique de E. Satie, 1917) ; le Bœuf sur le toit (pantomime, musique de D. Milhaud, 1920) ; le Train bleu (opérette dansée, musique de D. Milhaud, 1924) ; le Jeune Homme et la Mort (mimodrame, musique de J.-S. Bach, 1946) ; Phèdre (musique de G. Auric, 1950), la Dame à la Licorne (musique de J. Chailley, 1953) ; le Poète et sa Muse (mimodrame, musique de G. C. Menotti, 1959).


Le « manifeste » du Coq et l’Arlequin
les conceptions musicales de Cocteau


C’est son écrit sur la musique le plus connu (1918). Dans un style nerveux, avec le ton péremptoire et les formules à l’emporte-pièce, souvent injustes, qui conviennent au pamphlet, Cocteau s’écrit : « Vive le coq ! », emblème de l’esprit français, et « A bas l’Arlequin ! », symbole d’un certain éclectisme cosmopolite. Il s’en prend pêle-mêle à Beethoven, ce « radoteur » (sic !), à Wagner, « vieux dieu » versant le poison de l’ennui « pour mieux obtenir les hébétements des fidèles », à Debussy « coupable d’avoir joué français mais en mettant la pédale russe » ; Stravinsky étant malgré tout l’auteur de « musiques d’entrailles, ces pieuvres qu’il faut fuir ou qui vous mangent » et Schoenberg « un musicien de tableau noir » ! Cocteau prône le retour au terroir et réclame « une musique française de France ». Comme l’écrit Auric bien des années plus tard, il convenait, à cette époque, de « s’évader de l’Allemagne » pour suivre la « petite route du coq et ne plus céder aux vertiges du Walhalla ». Dans ce pays effervescent de l’après-guerre, avide de surprises, ce programme avait de quoi séduire.


"Parade"


Pour illustrer son manifeste, Cocteau fait appel à Erik Satie pour composer la musique d’un ballet intitulé Parade avec des décors de Picasso et une chorégraphie de Massine. L’œuvre est une commande des Ballets russes de Serge Diaghilev.

L’argument est très simple : trois numéros de music-hall sur le devant d’un théâtre forain servent de parade mais le public n’a pas le droit d’entrer.

Satie compose une musique tragi-comique de cirque ou de music-hall qui emprunte au blues, aux musiques exotiques et même aux fanfares municipales. Toujours prompt à la dérision et l’humour, le compositeur introduit dans sa partition des sirènes, des coups de revolver et même une machine à écrire !

Le rideau de scène conçu par Picasso représente un groupe de saltimbanques festoyant entouré de grands rideaux rouges avec, sur la gauche, un cheval ailé lui-même surmonté d’une jeune femme ailée.  ? l’arrière-plan est figurée une ruine dans un bosquet. Le projet initial de l’artiste était de se représenter lui-même sur le cheval.

La première a lieu le 18 mai 1917 au Théâtre du Châtelet et causa un scandale dont le Tout-Paris raffole, comparable à celui qu’avait suscité en 1913 le "Sacre du printemps" de Stravinsky. On se hâte de flétrir "l’inharmonieux, loufoque compositeur en machines à écrire et crécelles", de fustiger ce spectacle "outrageant pour le goût français".
Apollinaire, qui rédigea le programme de salle, utilisera le mot de "spectacle sur-réaliste" et y verra le "point de départ de l’esprit nouveau".


Le groupe des Six


Dans le même temps qu’il lançait "Parade", Cocteau s’était lié à un groupe de jeunes musiciens qui lui paraissait illustrer cet esprit nouveau. Ils donnaient des concerts au théâtre du Vieux Colombier grâce au soutien de la riche cantatrice Jeanne Bathori et du poète Blaise Cendrars avant de se transporter salle Huyghens, un atelier proche de Montparnasse.

En janvier 1920, le critique Henri Collet écrivit dans Comoedia : "Après les Cinq russes, les Six français" , c’est à dire Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre.

Toutefois, ces musiciens avaient beau être bons camarades et leurs noms figurer souvent au programme des mêmes concerts, leurs conceptions musicales étaient parfois extrêmement éloignées (Honegger, par exemple, ne partageait ni l’admiration des cinq autres pour Satie, ni leur dédain pour Ravel).

Le groupe des six ( Jean Cocteau au piano) De gauche à droite : Darius Milhaud, Georges Auric, Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Francis Poulenc, Louis Durey.


Les Mariés de la Tour Eiffel


On retrouve cette esthétique music-hall qui caractérisait "Parade" dans une farce ballet de son cru que Cocteau demanda aux Six (mais Louis Durey n’y participa pas). Cocteau présentait cette œuvre inclassable comme "une sorte de mariage secret entre la tragédie antique et la revue de fin d’année, le chœur et le numéro de music-hall". Il ajoutait : "J’allume tout, je souligne tout. Vide du dimanche, bétail humain, expressions toutes faites, dissociations d’idées en chair et en os, férocité de l’enfance, poésie et miracle de la vie quotidienne". La première, qui eut lieu le 18 juin 1921 à la Comédie des Champs-Elysées, fut copieusement sifflée. Curieusement, les "Mariés de la Tour Eiffel" furent la seule œuvre commune des Six ; une fois le rideau tombé, chacun reprit définitivement sa liberté. De cette constellation filante resta seulement l’amitié. Cocteau devait finalement collaborer avec deux d’entre eux, Francis Poulenc et Georges Auric.


Francis Poulenc


C’est en 1930 que Jean Cocteau écrit "La voix humaine", qui sera créée à la Comédie-Française par Berthe Bovy. En 1958, Francis Poulenc en tire un drame lyrique qui reprend le thème de la femme seule dans sa chambre, conversant au téléphone avec l’amant qui l’a quittée, et qui monologue ainsi pendant quarante minutes dans l’espoir vain de le reconquérir, passant par toutes les phases de la détresse à la joie, de l’espérance à la déprime, de l’excitation à l’apaisement.

"Je pense qu’il me fallait beaucoup d’expérience pour respecter la parfaite construction de "La Voix humaine" qui doit être, musicalement, le contraire d’une improvisation. Les courtes phrases de Cocteau sont si logiques, si humaines, si chargées d’incidences que j’ai dû écrire une partition rigoureusement ordonnée et pleine de suspense. La musique se tait en effet dès que le personnage unique écoute son interlocuteur. L’imprévu de la réponse musicale suggère, ensuite, ce qui a été entendu. Je pense qu’il me fallait l’expérience de l’angoisse métaphysique et spirituelle des "Dialogues des Carmélites" pour ne pas trahir l’angoisse terriblement humaine du superbe texte de Jean Cocteau." Francis Poulenc (Les Lettres françaises, 1959).

L’œuvre est créée le 6 février 1959 à l’Opéra-Comique, sous la direction de Georges Prêtre, par Denise Duval, que Poulenc préfère à Maria Callas (que lui avait suggéré son éditeur), du fait de la profonde amitié qui les lie depuis 1947 et la création des "Mamelles de Tiresias".

La "Dame de Monte-Carlo" fut d’abord une pièce de Cocteau créée en 1930 à la Comédie française. Francis Poulenc transforma en monologue pour soprano et orchestre la chanson parlée de Cocteau enregistrée dans sa forme originelle par la chanteuse réaliste Marianne Oswald en 1936. Poulenc note dans son Journal de mes mélodies, au moment où il découvre le poème de Cocteau :

"Tout à coup, un fantôme envahit ma musique. Monte-Carlo, Monte-Carlo, la Venise de mes vingt ans ! (…) Ce monologue m’enchante, car il ressuscite pour moi les années 1923-1925 où je vivais avec Auric, à Monte-Carlo, dans l’ombre impériale de Diaghilev (…) Comme c’est curieux que ma collaboration avec Cocteau soit à retardement ! "

Contrairement à l’héroïne de la "Voix humaine", la cocotte de la Riviera est une femme sans illusions, une "vieille gagneuse" sur le retour et donc revenue de tout.

Denise Duval devait en donner la première audition publique en novembre 1961 à Monte-Carlo, puis à Paris, le 5 décembre de la même année au Théâtre des Champs-Elysées, avec l’Orchestre national de la RTF dirigé par Georges Prêtre.


Igor Stravinsky


C’est en 1911 que Cocteau, par l’entremise de Serge de Diaghilev, fait la connaissance du compositeur. Cocteau avait déjà tenté de travailler avec Stravinsky, en mars 1914 en lui proposant le livret d’un ballet-cirque, "David".

On sait que l’opéra n’étant pas le domaine où il était à son meilleur, Stravinsky se tourna vers la forme de l’oratorio profane sur un sujet antique.

En 1923, Stravinsky avait apprécié le « condensé » de l’"Antigone" de Sophocle que Cocteau faisait jouer au Vieux-Colombier, dans une mise en scène de Charles Dullin. Le poète ne se fit pas prier pour fournir à Stravinsky un premier "Oedipe Roi" … qui fut mal reçu.

Réécrit à deux reprises, élagué, vidé de toute éloquence, le canevas de Cocteau donna satisfaction enfin au compositeur.

"Oedipus Rex" constitue le premier volet d’une trilogie grecque comprenant également "Apollon musagète" et "Perséphone". Le livret traduit en latin par Jean Daniélou, mêle déclamations en français et chants en latin. Composée à Nice du 11 janvier 1926 au 14 mars 1927, la partition ne fut qu’à peine prête pour la création, prévue cinq semaines plus tard, le 30 mai au théâtre Sarah-Bernhardt sous la direction du compositeur, Pierre Brasseur étant le récitant. L’accueil fut plutôt réservé et eut quelque peine à s’imposer. Aujourd’hui, cette oeuvre, l’une des plus significatives du néo-classicisme stravinskien, rencontre un succès attesté par de fréquentes exécutions. On y entend l’écho non seulement des grandes fresques chorales de Haendel mais aussi du mélodrame italien du XIXe siècle.


Inspirateur ou animateur, meneur de jeu ou metteur en scène, du début à la fin de sa carrière, Jean Cocteau n’a cessé de collaborer avec les musiciens. Son nom est autant inscrit dans l’histoire de la musique et de la danse que dans celle de la littérature.


Discographie sélective


Cocteau et la musique
oeuvres de Satie, Poulenc, Milhaud, Durey, Auric, Honegger et Tailleferre
Universal, 2003
1 CD MUS 307 COC

Excellente anthologie de la collaboration du poète avec les musiciens du Groupe des Six et Erik Satie. En effet, on y trouvera "Parade" d’Erik Satie (1917), les "trois chansons basques" (1919) de Louis Durey, le "Boeuf sur le toit" de Darius Milhaud (1919-1920), les "six poésies" de Jean Cocteau (1920-1923) d’Arthur Honegger, des extraits des "Mariés de la tour Eiffel" (1920-1923) de Francis Poulenc et de Germaine Tailleferre, des musiques des films réalisés par Cocteau composées par Georges Auric : "La Belle et la Bête" (1946), les "Parents terribles" (1948) et "Orphée" (1949).

Francis Poulenc (1899-1963)
La voix humaine
La dame de Monte-Carlo
Felicity Lott, soprano, Orchestre de la Suisse Romande, Armin Jordan, dir.
Harmonia Mundi, 2001
1 CD MUS 3 POU 35

Igor Stravinsky (1882-1971)
Oedipus Rex
opera-oratorio en 2 actes
P.Schreier (Oedipe), J.Norman (Jocaste), B.Terfel (Créon),… Shinyukai Male Choir, Saito Kinen Orchestra, S.Ozawa, dir.
Philips, 1992
1 CD MUS 3 STR 35

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