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Héros imaginaires : Don Juan
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Depuis 1619, Don Juan se démultiplie, se conjugue au temps de la psychanalyse, de la morale religieuse, des aspirations baroques, classiques, romantiques ou modernes, de la Commedia dell’arte, des intentions d’innombrables littérateurs, cinéastes, peintres et autres artistes. Chacun y va de son message, redéfinissant les contours d’un personnage malléable, non dénué pour autant de profondeur ou de subtilité


THEME : fondements

Complexe figure que celle de Don Juan ! Avec Don Quichotte, les choses étaient claires, le personnage nettement forgé et le message sans ambiguïté.
Depuis 1619, Don Juan se démultiplie, se conjugue au temps de la psychanalyse, de la morale religieuse, des aspirations baroques, classiques, romantiques ou modernes, de la Commedia dell’arte, des intentions d’innombrables littérateurs, cinéastes, peintres et autres artistes. Chacun y va de son message, redéfinissant les contours d’un personnage malléable, non dénué pour autant de profondeur ou de subtilité.
Ainsi trouve-t-on Don Juan victime, Don Juan abuseur, Don Juan assassin, Don Juan tout-puissant, Don Juan panthéiste, Don Juan athée, Don Juan courageux, Don Juan nuisible, Don Juan risible, Don Juan homosexuel, Don Juan hystérique, Don Juan impuissant, Don Juan pervers, Don Juan libertin, Don Juan rebelle, Don Juan angoissé, lucide, désespéré... Cela vous suffit-il ? Car l’on pourrait dire encore : Don Juan bossu, Don Juan torero, Don Juan curé, Don Juan héros de cape et d’épée, Don Juan malséant, Don Juan orgueilleux, Don Juan transgresseur, Don Juan triomphant, Don Juan esclave de la chair, Don Juan orphelin de mère, Don Juan philosophe, Don Juan noctambule, extravagant, endetté, désabusé... Le catalogue n’en finit pas - des Don Juan, on pourrait en dénombrer mille et trois, au moins.

Chaque récit aborde un thème ou un ensemble de thèmes de prédilection :  : l’amour, l’honneur, le défi, la culpabilité, la décadence, l’infidélité, la mort... Cependant, ce ne sont pas toujours les mêmes épisodes qui sont abordés. En effet, si Jean Rousset (1) note trois invariants dans la facture des récits (le revenant, les femmes, et Don Juan soi-même), certains ne mentionnent pas le passage du catalogue (qui n’existe pas dans la version fondatrice attribuée à Tirso de Molina et datée de 1619), quand d’autres proposent une suite voire même une relecture complète du mythe. Clive Donner et Woody Allen, dans leur film intitulé « What’s new Pussycat ? », vont même jusqu’à occulter le meurtre initial (et pousser à un haut niveau d’hilarité la scène du Commandeur ), tandis que chez Richard Strauss, il n’y a pas l’ombre d’une statue ! Un autre élément, en plus des trois invariants cités par Jean Rousset, semble essentiel aux aventures de Don Juan : la mise en cause de l’abuseur par l’une de ses conquêtes.


La mise en cause pour avoir séduit et n’avoir fait que cela ! Et comme cela se voit fort bien dans l’opéra de Mozart, Don Juan parade, se travestit, passe de femme en femme quand ce n’est pas d’affrontement en évitement, s’enorgueillit de l’admiration qu’il croit susciter, fuit sans cesse ce qui pour lui n’est pas même une responsabilité. Don Juan n’existe que par la possession, par le pouvoir qu’il exerce sur le monde, mais sitôt qu’il possède, il se lasse et court une autre belle. Or exister signifie sortir du site tandis que le séducteur, à courir le monde, à tourner autour des belles, finit lui-même par tourner en rond.
Non, Don Juan n’existe pas ! Il file de femme en femme, de récit en récit, d’identité en identité, mais ne sort jamais du même mode de fonctionnement ; il n’emprunte jamais que la même chaîne, fermée sur elle-même, dont les maillons s’appellent parade, séduction, pouvoir, gloire et destruction.
Dresser l’historique des motivations présidant à l’enfermement de Don Juan dans ce cercle vicieux revient à rédiger le catalogue des récits, des variations possibles. Quelles que soient ces motivations (peur de l’abandon, sensation perpétuelle de manque...), les modalités par lesquelles Don Juan construit ou déconstruit du lien (trouble dissociatif de la personnalité, recherche de la gloire, addiction sexuelle...), ou quelles que soient les aspirations sociales et politiques des auteurs (principes de la Contre-Réforme, recherche romantique de l’absolu, dénonciation de la dictature stalinienne...) ainsi que les épisodes choisis, ce qui compte c’est que ce séducteur en puissance ne prenne pas le temps de s’arrêter.

Qui donc est Don Juan ? Réponse : celui qui court, séduit et court encore, toujours vers la mort.br>
Don Juan et le Commandeur. Charles Ricketts (1866-1931)

(1) Jean Rousset (1910-2002), juriste et critique littéraire à qui l’on doit un Mythe de Don Juan, éd. Armand Colin (1978).

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